La théorie de la spirale du silence, dans le domaine de la communication humaine et de l’opinion publique, postule que la disposition des individus à exprimer leurs opinions sur des sujets publics controversés dépend de leur perception – souvent inconsciente – de la popularité de ces opinions. En effet, lorsqu’une personne perçoit que son opinion est impopulaire, elle sera plus encline à la taire, tandis qu’une opinion perçue comme populaire encouragera son expression.
· Peur de l’isolement face à une opinion divergente du statu quo
· Crainte de représailles ou d’un isolement extrême (perte d’emploi, de statut, etc.)
Élaborée dans les années 1960 et 1970 par la chercheuse allemande Elisabeth Noelle-Neumann, cette théorie vise également à expliquer la façon dont se forment les opinions collectives et les décisions sociétales sur des questions controversées ou moralement sensibles.

Dans la théorie de la spirale du silence, l’expression opinion publique désigne les opinions ou comportements pouvant être exprimés publiquement sans craindre l’isolement social, et qui, dans certains cas, doivent même être affichés pour éviter cette exclusion. Ici, public ne se réfère pas au sens juridique ou politique, c’est-à-dire à quelque chose d’accessible à tous ou concernant l’ensemble de la société. Ce concept est plutôt vu d’un point de vue socio-psychologique, comme un état de conscience où les individus savent que leurs actions sont « vues de tous » ou « entendues de tous », les incitant à surveiller constamment leurs propres comportements ainsi que les réactions de leur entourage. De ce fait, Noelle-Neumann considérait l’opinion publique comme une forme de contrôle social applicable à tous, quelle que soit la classe sociale, et qui s’étend à divers domaines de la vie, allant des questions politiques controversées à la mode, aux valeurs et normes morales. Cette interprétation de l’opinion publique se distingue de la vision traditionnelle, qui suppose que les opinions des individus sur les questions publiques sont influencées par des débats rationnels menés par des élites éduquées.
Origines de la théorie
La théorie de la spirale du silence est née d’une découverte surprenante liée à la recherche électorale menée lors de la campagne des élections fédérales allemandes de 1965. Plusieurs mois avant le jour de l’élection en septembre 1965, Noelle-Neumann et son équipe de l’Institut Allensbach pour la recherche sur l’opinion publique ont lancé une série de sondages visant à suivre les opinions politiques de l’électorat tout au long de la campagne. De décembre 1964 à peu de temps avant l’élection, les résultats des sondages sur les intentions de vote des électeurs sont restés pratiquement inchangés. Mois après mois, les deux principaux partis, l’Union chrétienne-démocrate–Union chrétienne-sociale (CDU-CSU) au pouvoir et le Parti social-démocrate d’Allemagne (SPD) dans l’opposition, étaient au coude à coude, chacun recueillant environ 45 % des intentions de vote. Dans de telles circonstances, il semblait impossible de prédire quel parti avait le plus de chances de remporter l’élection.
Cependant, dans les dernières semaines de la campagne, la situation changea soudainement : les résultats des sondages montrèrent un basculement de dernière minute en faveur de la CDU-CSU. Le pourcentage de répondants déclarant leur intention de voter pour la CDU-CSU monta brusquement à près de 50 %, tandis que celui en faveur du SPD chuta à moins de 40 %. Finalement, le résultat de l’élection confirma ces prédictions : la CDU-CSU remporta 48 % des voix, contre 39 % pour le SPD.
Il est intéressant de noter que, bien que les intentions de vote soient restées inchangées pendant de nombreux mois, les attentes des électeurs quant au résultat de l’élection ont, elles, évolué de façon spectaculaire durant cette même période. En décembre 1964, le pourcentage de répondants qui s’attendaient à une victoire du SPD était à peu près équivalent à celui qui prévoyait une victoire de la CDU-CSU. Mais ensuite, les résultats ont commencé à changer : le pourcentage de ceux qui pensaient que la CDU-CSU gagnerait a augmenté de manière continue, tandis que le SPD perdait du terrain. Dès juillet 1965, la CDU-CSU dominait clairement les attentes des électeurs, et en août, près de 50 % des répondants anticipaient sa victoire. Vers la fin de la campagne, l’effet de tendance s’est manifesté, incitant un nombre significatif d’anciens partisans du SPD ou d’indécis à voter pour le parti qu’ils pensaient victorieux.
Comment expliquer que la force des partis soit restée constante pendant si longtemps, alors que les attentes quant au vainqueur ont changé de manière aussi drastique ? Noelle-Neumann soupçonnait que la visite de la reine Élisabeth II en Allemagne en mai 1965, lors de laquelle elle fut souvent accompagnée par le chancelier allemand chrétien-démocrate Ludwig Erhard, ait créé un climat d’optimisme parmi les partisans de la CDU, les incitant à afficher publiquement leurs convictions politiques. En conséquence, les partisans du SPD auraient (à tort) conclu que les opinions de leurs opposants étaient plus populaires que les leurs et que, par conséquent, la CDU remporterait l’élection. Cela a découragé les sympathisants du SPD d’exprimer publiquement leurs propres opinions, renforçant ainsi l’impression que la CDU était plus populaire et plus susceptible de remporter la victoire.
Aujourd’hui, la technologie, et en particulier les algorithmes, peuvent jouer un rôle central dans la spirale du silence, un aspect qui n’aurait pas pu être prévu lors de l’élaboration de cette théorie. Par exemple, L’élection présidentielle américaine de 2016, marquée par une forte polarisation et des campagnes controversées, a créé un climat d’opinion où les citoyens hésitaient à exprimer leur soutien pour un candidat. Une étude examine la théorie de la spirale du silence dans ce contexte, en analysant les liens entre la concordance des opinions, la peur de l’isolement, et la volonté de manifester son soutien. Les résultats d’une enquête en ligne révèlent que la concordance des opinions en faveur de Clinton dans la société et de Trump sur Facebook influençait indirectement la disposition des individus à exprimer leur soutien en face-à-face, sur Facebook et dans des espaces en ligne anonymes, par le biais de la peur de l’isolement. Une autre étude a démontré que le climat d’opinion perçu peut influencer la volonté des individus d’exprimer leurs opinions, en particulier sur des sujets controversés. En exposant des participants à un article suivi de commentaires simulant différents climats d’opinion (favorable, opposé, mixte, incertain, ou polarisé), les chercheurs ont observé que ceux ayant des opinions fortes étaient plus enclins à s’exprimer lorsqu’ils percevaient un climat d’opinion opposé. Ce résultat montre que la perception d’une opposition peut parfois encourager l’expression d’opinions, remettant en question certains aspects de la spirale du silence.
Éléments clés de la théorie
La théorie de la spirale du silence postule que la plupart des individus éprouvent une peur naturelle — et majoritairement inconsciente — de l’isolement social, ce qui les amène à surveiller en permanence le comportement des autres pour y déceler des signes d’approbation ou de désapprobation. Les gens émettent aussi leurs propres « menaces » d’isolement — souvent inconsciemment — à travers des comportements tels que la critique, le fait de se détourner, de froncer les sourcils, de rire de quelqu’un, etc. Pour éviter l’isolement, les individus hésitent souvent à exprimer publiquement leurs opinions sur des sujets controversés s’ils pensent que cela pourrait susciter des critiques, du mépris, des moqueries ou d’autres signes de désapprobation. En revanche, ceux qui sentent que leurs opinions recevront un accueil favorable les expriment sans crainte, voire avec force. Ce type de prise de parole renforce la menace d’isolement ressentie par les partisans de la position opposée, accentuant leur impression d’être isolés. Ainsi débute un processus en spirale : le camp dominant devient de plus en plus bruyant et sûr de lui, tandis que l’autre camp devient de plus en plus silencieux.
l est essentiel de noter que la spirale du silence ne se manifeste que pour des sujets controversés présentant une forte dimension morale. Ce qui déclenche la peur de l’isolement chez une personne, c’est la conviction que les autres la considéreront non seulement comme étant dans l’erreur, mais également comme moralement répréhensible. Ainsi, les questions dénuées de composante morale ou bénéficiant d’un consensus général ne permettent pas l’émergence d’une spirale du silence.
Comme l’ont démontré les élections fédérales allemandes de 1965 et d’autres exemples, la popularité réelle d’une opinion ne détermine pas nécessairement si elle finira par dominer les opinions opposées. Une opinion peut dominer le discours public même si la majorité de la population n’y adhère pas, à condition que la plupart des gens croient (à tort) que cette opinion est impopulaire et s’abstiennent de l’exprimer par crainte de l’isolement.
L’opinion publique est limitée dans le temps et l’espace. À quelques exceptions près, une spirale du silence n’a d’influence que sur une seule société (une nation ou un groupe culturel) et pour une durée limitée. Avec le recul ou du point de vue d’un observateur extérieur, il est parfois difficile de comprendre l’agitation et l’ardeur émotionnelle qui peuvent accompagner une spirale du silence.
L’opinion publique est l’ensemble des points de vue, attitudes et croyances d’une proportion significative d’une communauté sur un sujet donné. Certains chercheurs considèrent cet ensemble comme une synthèse des opinions de l’ensemble ou d’un segment de la société ; d’autres le voient comme un recueil de points de vue variés ou opposés. En 1918, le sociologue américain Charles Horton Cooley mettait en avant l’opinion publique comme un processus d’interaction et d’influence mutuelle plutôt qu’un état d’accord général. En 1961, le politologue américain V.O. Key la définissait comme « les opinions des particuliers auxquelles les gouvernements jugent prudent de prêter attention. » Les avancées ultérieures en analyse statistique et démographique ont conduit, dans les années 1990, à une compréhension de l’opinion publique comme la vision collective d’une population définie, par exemple un groupe démographique ou ethnique particulier.
Noëlle-Neumann, Elisabeth. « L’opinion publique entre apathie et mobilisation : la spirale du silence ». L’opinion publique, édité par Nicole d’Almeida, CNRS Éditions, 2009.

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